Actu délitée

« Fait de se déliter, de perdre sa cohésion ; désagrégation » : C’est ce que nous dit le dictionnaire Larousse et c’est la métaphore que nous avons trouvé la plus appropriée pour commenter l’actualité régionale faite d’annonces, parfois bonnes ou mauvaises quand elles ne sont pas ubuesques. En tous cas qui font preuve d’une île à l’autre, d’une absence de concertation, de coopération, en bref de délitement !

A Maurice, l’annonce du Budget mobilise toutes les attentions depuis son annonce par Renganaden Padayachy, ministre des Finances et du développement économique le 11 juin dernier.
Ici, le Budget c’est la feuille de route économique pour l’année à venir. Elle est sensée prendre en compte les aspirations du secteur privé dans un contexte social et politique si fragile aujourd’hui. Une prise en compte qui va dans le bon sens, d’après un représentant du secteur privé : « l’accompagnement de l’Etat a permis aux entreprises mauriciennes d’éviter des licenciements massifs et de faire preuve de résilience… » Un retour à la normale qui devient urgent, tant la fermeture du robinet des devises issues massivement des recettes touristiques*, a entrainé 20% de déprécation de la roupie. Une inflation jugulée par une série de subventions aux produits de première nécessité pour éviter une paupérisation d’une partie de la population déjà aux abois. Des dépréciations et subventions qu’il faudra bien compenser par de l’argent frais et l’annonce unilatérale par le même Renganaden Padayachy, lors de l’annonce du Budget en 2020, anticipait déjà cette compensation monétaire. En mettant en place sans concertation une contribution sociale généralisée, ce sont directement les entreprises qui sont mises à contribution. Une faille dans la bonne entente entre secteurs privé et public, qui révèle que l’équilibre reste fragile entre ces deux mondes.
A La Réunion, ce sont les élections des conseils départemental et régional qui ont fait l’actualité de ces dernières semaines. Une belle occasion d’écouter, via débats et autres confrontations politiques, à la fois bilans et perspectives de chaque tendance.
Des propositions où les notions de développement durable (dont le département se veut un modèle national) se sont cristallisées autour du problème du transport. Il faut dire que la politique d’aménagement du territoire n’a jamais su rattraper la montée exponentielle du parc automobile saturant aujourd’hui villes et campagnes. Nous aurons tout entendu : voies rapides, trains, téléphériques… Tout sauf le bateau !
Comme si l’île ne pouvait développer, du moins sur son littoral ouest (le plus abrité des vents dominants en même temps que le plus embouteillé) des navettes maritimes inter communales qui pourraient désengorger les routes. C’est non seulement pas cher mais rapide à mettre en oeuvre, à l’exemple de Mayotte qui a développé son Service de Transport Maritime, aujourd’hui premier transporteur maritime de France et qui pourrait servir de modèle !
Mayotte, où là aussi les bras de fer politiques se sont terminés en fiasco politique et font l’objet de recours devant la Justice.
Ce « peuple mahorais qui a du génie », pour reprendre l’expression de Michel Taillefer, entrepreneur et ex-patron du Medef de Mayotte (en référence au choix de rester français à l’heure où les indépendances voisines faisaient craindre le pire), n’en finit pas de se chercher une voie politique originale entre respect des institutions françaises et réflexes coutumiers ou claniques. Un beau laboratoire sociologique à ciel et lagon ouverts !
A Madagascar, c’est le Sud et son « traditionnel » kéré qui cristallise tensions et renvois de balles. Victimes d’une surpopulation effrénée depuis un demi-siècle (comme dans le reste du pays) et sans investissements infrastructurels adaptés à ces nouveaux besoins, le fier peuple antandroy, attaché à la Terre de ses ancêtres, n’est pas trop enclin aux migrations vers d’autres régions. Autant de vérités anthropologiques inconnues de certains « observateurs » pour qui, encore une fois, tout serait à cause de la colonisation (terminée depuis 62 ans faut il rappeler ?). No comment !
Chez nos amis comoriens, c’est la pénurie alimentaire : résultat cruel de décennies de manque d’anticipation avec une dépendance quasi exclusive des aides financières des bailleurs de fonds complétées par la manne financière d’une forte diaspora, mais souvent pour parer au plus pressé ; résultat : on importe n’importe quoi d’un peu n’importe où et surtout n’importe comment dans l’urgence et sans précautions sur la chaîne de froid. Ce qui fait craindre le pire. D’où l’intérêt d’une vraie ligne maritime pour desservir les îles de l’Indianocéanie.

Mais la triste réalité est qu’un océan nous sépare !

*La contribution directe du tourisme dans le PIB de l’île est estimée à 8,2% en 2019. En incluant la contribution indirecte d’autres industries tels que le transport et l’hébergement et la restauration, le tourisme représenterait 23% du PIB. (Source Moody’s)

 

Jacques Rombi