Avec une thèse de doctorat intitulée « L’économie circulaire peut-elle permettre aux petites économies insulaires d’utiliser leurs spécificités en leviers de croissance ? », la jeune réunionnaise ne pouvait qu’intéresser notre rédaction. Cette thèse, réalisée auprès de 50 petites économies insulaires en développement (PIED), permet d’analyser et d’évaluer le potentiel concret de l’économie circulaire dans ces territoires. Elle s’articule autour de quatre chapitres complémentaires déclinés en quatre questions auxquelles la jeune docteure répond pour nos lecteurs.

Propos recueillis par Jacques Rombi

Le Journal des Archipels : Où en sont les petites économies insulaires en développement en termes d’économie circulaire ?
Chloë Francomme : L’originalité de ce chapitre était de se reposer entièrement sur la littérature grise (rapport d’instances locales et internationales, articles de presse, etc.) pour obtenir une vue sincère de la transition. En analysant trois axes principaux : la législation, les indicateurs mobilisés et les initiatives mises en place, l’objectif était de voir si l’économie circulaire s’arrête aux discours politiques ou si elle est réellement intégrée à la stratégie du territoire. Les résultats montrent que les PEID manquent la plupart du temps d’un cadre législatif structurant et incitatif. La Responsabilité Elargie du Producteur (REP) est souvent le premier outil mobilisé. Pour ce qui est des indicateurs, ils sont quasiment inexistants, où ne permettent que de suivre des objectifs assez subjectifs et qualitatifs, sans permettre une évaluation d’impact concrète. Enfin, les initiatives mises en place existent le plus souvent grâce au soutien d’organisations internationales, telles que l’UNEP (Programme des Nations unies pour l’environnement) ou la SPREP (Programme régional océanien de l’environnement).

JDA : Vous avez pris le cas des outre-mer français pour l’analyse et la comparaison du métabolisme territorial des PEID, quelles ont vos conclusions ?
CF : On peut voir un territoire comme un organisme vivant qui mobilise différents flux de ressources pour son fonctionnement (flux d’entrée, de sortie et de stock). Connaître le mouvement des flux d’un territoire est crucial car ils indiquent clairement où prioriser le développement d’une économie circulaire. Ici l’objectif était de voir si le métabolisme territorial des îles est le même partout, et si l’on peut ainsi développer un cadre général de transition. La réponse est non, l’histoire du territoire et son modèle économique influent plus que son statut (insulaire, PEID, OM, etc). Pour chaque territoire, il faut donc apporter une réponse adaptée et spécifique. L’analyse des flux de matière est par contre une première étape essentielle dans tous les cas.

Le “Territorial Circularity Index”, un indicateur élaboré pour mesurer le taux de circularité d’un territoire.

JDA : Les outils de mesure et de comparaison sont au cœur de votre travail. Quelles sont les performances des PEID en termes d’économie circulaire ?
CF: Pour les régions précurseurs en termes d’économie circulaire (Europe et Asie), les travaux pour développer des indicateurs de mesure de l’économie circulaire ne manquent pas. Par contre, pour les îles, la situation est largement différente. Pourtant, ces territoires où les ressources locales sont limitées et où les contraintes sont nombreuses doivent absolument connaître leur niveau de circularité actuelle pour mettre en place des stratégies cohérentes et efficaces. Ici, en développant un indicateur applicable aux régions où les données manquent souvent, nous avons désormais une idée du niveau de circularité de ces territoires et nous pourrons dans le temps, évaluer l’impact des initiatives misent en place. Mon indicateur, le “Territorial Circularity Index” montre bien que les PEID sont la plupart du temps en dessous du niveau de circularité mondial (7.2% en 2023), bien que certaines îles présentent des taux supérieurs, et même devant certains pays européens.
(Pour le cas réunionnais, le taux est estimé par Chloé Francomme à 6% NDLR).

JDA : La résilience de nos économies insulaires est un sujet de plus en plus débattu ces dernières années sous l’effet des crises internationales. Le concept d’économie circulaire a-t-il été intégré dans la mesure de rla ésilience socio-économique régionale?
CF : La résilience est la capacité d’un territoire à faire face à un choc (via différentes stratégies). Cette dernière a été mesurée par de nombreux auteurs, en mobilisant différentes variables mais jamais l’économie circulaire n’a été prise en compte. Ici, l’objectif était de voir si le fait d’intégrer ces variables à l’équation permet à un territoire d’augmenter sa résilience. En développant un indicateur composite via différentes méthodes quantitatives, on a pu constater qu’adopter une économie circulaire a un impact positif sur la résilience socio-économique régionale. D’autres dimensions sont évidemment importantes et prises en compte, telles que la gouvernance ou la dimension sociale.

 

*Chloë Francomme tire ses origines réunionnaises des régions de Salazie et de Saint Joseph.
Après des études de commerce, elle rejoint la Nouvelle Zélande où pendant 6 mois elle s’engage dans le WWOOFing, qui est un moyen d’acquérir, au sein de structures rurales, des compétences agricoles et de participer au développement d’une agriculture biologique respectueuse du vivant. De retour dans son île elle s’engage dans un master en développement durable et aménagement du territoire à l’Université de La Réunion, avant de s’orienter vers un doctorat en 2021. Elle a soutenu sa thèse le 20 décembre dernier, avant de présenter ses travaux lors de conférences en France métropolitaine, en Hongrie et à La Réunion.
Pendant ses études, elle fut chargée de développement de l’économie circulaire au sein du cluster Green. A Johannesburg (République sud-africaine) elle a organisé la promotion de son île pour le compte de l’IRT (Ile de La Réunion Tourisme) entre 2018 et 2020. Récemment elle a lancé Circular Islands. Une structure pensée pour accompagner les territoires insulaires dans leur transition vers l’économie circulaire, de façon stratégique, concrète et locale.