Les crédits carbone furent conçus pour inciter à la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). Ils ont évolué depuis leur création, avec l’expérience et parfois sous la pression de controverses.

Par Jean-Luc Wilain, conseiller en stratégie durable

Article publié dans l’édition 21 du journal des Archipels (JDA21/février-mars 2025).

Photo : Fabien Dubessay/Le journal des Archipels

Leur apparition date de la fin des années 1990, dans le cadre du protocole de Kyoto entré en vigueur en 2005. Ce traité international engageait les pays industrialisés à réduire leurs émissions de GES en leur attribuant des quotas d’émission. Les nations dépassant leurs quotas pouvaient acheter des crédits carbone à celles ayant émis moins que leur limite, établissant ainsi un marché du carbone. Un crédit carbone correspond à une tonne de CO2 non émise ou séquestrée grâce à des projets spécifiques, tels que la reforestation ou le développement des énergies renouvelables.

Comme à chaque fois que de l’argent est en jeu, le système a montré des faiblesses : manque de transparence, surévaluation des réductions d’émissions, “greenwashing”. Le dernier scandale en date implique Verra, le principal organisme de certification de crédits carbone. Une enquête de 2023 de The Guardian a révélé que plus de 90 % des crédits issus de projets de protection des forêts tropicales certifiés par Verra étaient sans valeur réelle, n’ayant pas entraîné de réductions effectives des émissions. On a donc un système qui vend des droits à émettre, sans être adossé réellement aux réductions correspondantes, un peu comme si une banque centrale émettait de la masse monétaire sans que celle-ci soit adossée à une richesse sous-jacente (c’est une plaisanterie… hélas).

Une autre critique moins audible, mais fondamentale, est le fait que cet accès à la certification est cher, plusieurs dizaines de milliers de dollars et est donc interdit à des projets modestes. À Maurice, seules des fermes photovoltaïques, comme Sarako, ou le Land-fill (centre d’enfouissement) de Mare-Chicose ont pu en bénéficier. Donc, nous avons un système de certification qui empêche une multitude de petites initiatives d’en profiter, tout en n’offrant pas les garanties qui justifieraient cette concentration et cette massification.

Quelles opportunités à saisir ?

Face à ce constat, les entreprises sont invitées, notamment par la Science Based Targets initiative (SBTi) à se focaliser sur les réductions des émissions dans leur chaîne de valeur, la compensation n’entrant en ligne de compte qu’une fois les réductions possibles constatées, pour s’opposer aux émissions résiduelles inévitables. Cette approche vise à éviter de se reposer sur les compensations et à ne pas mener les actions de réduction nécessaires. Toutefois, cette position a suscité des débats, certains estimant que les compensations devraient être intégrées plus largement dans leurs approches climatiques. La direction du SBTi elle-même, ce dernier étant financé par des investisseurs qui détiennent également des plateformes d’échange, a bien essayé de lever cette contrainte, mais cela a provoqué une levée de boucliers et ils ont dû faire machine arrière.

En participant au marché du carbone, Maurice peut attirer des financements pour des projets de réduction des émissions, tels que le développement des énergies renouvelables, l’efficacité énergétique ou la reforestation. Le marché du carbone est divisé en deux types : le marché volontaire et le marché réglementé (aussi appelé marché de conformité). Le marché volontaire est ouvert et flexible.

Une fois certifiée, une entreprise mauricienne peut vendre des crédits carbone à une entreprise étrangère. Les marchés réglementés sont plus rémunérateurs mais moins accessibles, notamment celui de l’Union européenne qui n’accepte plus de crédits étrangers depuis 2020. L’article 6 de l’accord de Paris prévoit néanmoins des mécanismes pour participer à ces marchés. S’engager dans cette voie suppose de mener des négociations complexes, de faire montre d’une capacité institutionnelle forte, et de pouvoir garantir que les réductions envisagées sont réelles, mesurables et additionnelles.

À ce prix, c’est une réelle opportunité pour financer notre nécessaire transition énergétique. Pour ce qui est d’adapter ce système à la taille des projets potentiels mauriciens et ainsi élargir considérablement la base de projets et d’échanges, Maurice pourrait avoir sa propre structure d’échange et de vérification. Cela pourrait faire école et être exemplaire. Tout cela est bien sûr une affaire de capacité technique mais surtout de confiance.

FIN

Français, Mauricien d’adoption, Jean-Luc Wilain est ingénieur des mines, avec une riche carrière internationale. Ancien responsable du Business Development et développement durable d’un conglomérat mauricien, il dirige maintenant WillChange, sa société de conseil spécialisée en solutions innovantes et durables.

 

SBTi reconnaît l’inefficacité des crédits carbone

Après des mois de controverses, la Science Based Targets initiative (SBTi), qui est le cadre mondial de référence pour la décarbonation du secteur privé, admet que l’utilisation de crédits carbone pour le secteur privé est inefficace. Cette reconnaissance, publiée dans un document technique le 30 juillet 2024, souligne que les crédits carbone ne représentent pas les bénéfices climatiques attendus et pourraient affaiblir l’action climatique mondiale. La SBTi prévoit une nouvelle norme Corporate Net-Zero d’ici fin 2025 pour restaurer la confiance dans l’initiative. Le directeur général de la SBTi d’alors, Luiz Amaral, avait démissionné le 2 juillet 2024.