Face aux multiples défis auxquels sont confrontées les entreprises, la numérisation représente à la fois une opportunité d’affaires et un impératif stratégique. Pourtant, les acteurs privés comme publics peinent à adopter les technologies couramment utilisées dans les pays développés. Marc Israel, consultant et investisseur et Diya Guttoo, associée du cabinet PwC (Maurice), pointent du doigt un obstacle commun : les défaillances en matière de gouvernance sont un frein majeur à l’innovation et à la compétitivité de l’île. Ils abordent ces sujets dans leurs entretiens qu’ils ont chacun accordés, à bâtons rompus, au Journal des Archipels.
Publié dans le JDA 20 en décembre 2024.
Par Alexandre Karghoo
PHOTO (rawpixel.com/Freepik) : Pour Marc Israel, le système MauCas de la Banque de Maurice, qui facilite les paiements numériques, est une “innnovation géniale”.
La transition numérique à Maurice est au ralenti comparée aux pays développés où le commerce en ligne et les paiements mobiles sont très répandus. “Maurice est une exception dans la mesure où c’est une île fortement bancarisée. On n’est pas mieux, on n’est pas pire. Regardez le nombre de services gouvernementaux mauriciens en ligne et il y en a de plus en plus. De même, la prévalence des outils informatiques dans les entreprises est comparable à ce qui se fait ailleurs. Maurice est une exception oui car ça reste une toute petite économie. Par rapport à l’Afrique, on n’est pas en retard, non. Par rapport à l’occident, oui”, avance Marc Israel, ingénieur en robotique et qui a travaillé au sein de Mircrosoft pendant 17 ans.
Il souligne qu’une des grandes forces du pays dans le numérique a été l’adoption quasi généralisée des paiements mobiles avec les applications comme Juice (de la banque MCB), blink (de l’opérateur des télécoms Emtel), Pop (Bank One) et My.t money (Mauritius Telecom). En Europe, c’est surtout la carte bancaire qui domine comme mode de paiement, explique-t-il, et Maurice est une exception avec ces paiements mobiles facilités par l’infrastructure mise en place par la Banque de Maurice : MauCas. Le Mauritius Central Automated Switch (MauCas) est une infrastructure de paiement pour les institutions financières mise en place par la Banque de Maurice qui permet les transactions de paiement électronique de manière centralisée. “C’est quasiment unique. Ça existe en Inde, oui, mais ce n’est pas universel. C’est vraiment une exception dont on peut se gargariser. (…) C’est une innovation géniale. Lasociété mauricienne n’a pas à rougir d’une différence technologique”, ajoute-t-il.
“La première cause de l’échec, c’est la gouvernance.”
Pourtant, il existe bien le sentiment que Maurice est à la traine. Diya Guttoo, associée chez PwC Maurice, dresse, elle, un constat national un peu plus sévère. Elle se remémore des grands projets qui voulaient “offrir” un ordinateur par enfant à Maurice. “Fort probablement, la raison pour laquelle cela n’a pas abouti est une défaillance de la gouvernance. Qui s’occupe de la structuration, de la supervision et du “procurement” (approvisionnement – NDLR) de ces programmes ? La première cause de l’échec de ce genre de projet, c’est la gouvernance. Il faut des incitations ; on ne peut miser seulement sur la bonne volonté. La gouvernance compte beaucoup au niveau macroéconomique.”
Diya Guttoo utilise un autre projet national pour illustrer le problème de gouvernance : celui de l’électrification parc de véhicules à Maurice : “L’État a annoncé un projet ambitieux, mais il est difficile de comprendre qui est responsable de quoi. Quid des voitures électriques accessibles ?” De même pour le système de vote biométrique, ce projet n’a pas abouti faute de volonté politique, avance-t-elle. “L’agenda doit se définir au sommet. Les agences gouvernementales sont seulement des exécutants, mais pas celles qui doivent porter la réflexion.”
“Quid de la stratégie ?”
Marc Israel partage cet avis. S’il reconnaît que le pays a pu développer différents piliers économiques à travers le temps, il note un manque de vision économique pour le pays. “Qu’en est-il de l’investissement productif ?”, demande-t-il. Il déplore que les instances qui devraient fixer un agenda économique “n’ont aucune idée de ce qu’il faut faire”. Il cite comme contre-exemple à Maurice, le Rwanda et de son leader Paul Kagame. “Il y a (à Maurice), un déficit cognitif quelque part. On a tous les atouts pour attirer de la fintech, mieux que Kigali, où même Nairobi (Kenya) ou Lagos (Nigeria). Mais aujourd’hui, il n’y a pas de stratégie.”
Diya Guttoo rappelle que cette vision stratégique est essentielle pour la prospérité du pays : “à travers le globe, tout le monde veut et peut bouger. Nous pouvons, à travers la digitalisation, capter ces ressources humaines disponibles, surtout en prenant en compte la fuite des cerveaux que connaît le pays. Si l’île grandit en attractivité, nous attirerons ces talents. Les questions que se posent ces personnes portent sur la qualité de l’éducation, du système de santé, la connectivité aérienne et la croissance économique du pays” explique Diya, qui demande : “de nouveau, du point de vue macroéconomique, quid de l’investissement dans les nouvelles technologies ?”

“On a tous les atouts pour attirer de la fintech, mieux que Kigali, où même Nairobi ou Lagos. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de stratégie”, avance Marc Israël.
Un petit marché que se partagent quelques entreprises.
Pour redescendre au niveau des organisations, surtout privées, Diya Guttoo note que le manque d’innovation est aussi dû à un manque de décideurs, causé par le manque de compétitivité du marché. Par exemple, l’hésitation des entreprises mauriciennes face aux propositions pour l’automatisation robotisée des processus (RPA) ; la RPA, pour robotic process automation, permet d’automatiser les tâches informatiques répétitives pour dégager des ressources pour les tâches à plus haute valeur ajoutée. La raison étant la “culture” au sein des entreprises mauriciennes. Même si les preuves de concept pour la RPA existaient, les entreprises étaient plutôt hésitantes à se remettre en question et à oser de nouvelles façons d’opérer.
A l’inverse, cette technologie a été adoptée massivement dans de nombreux pays développés. La raison ? Le manque de compétition à Maurice : “Tout est pris pour acquis ; une entreprise peut augmenter sa marge de bénéfices sans presque rien faire et s’en contente.” Pour Diya Gutto ce serait la petitesse des marchés, déjà découpés entre quelques entreprises, qui ne favorise pas l’innovation. Marc Israel abonde dans le même sens. L’économie mauricienne est dirigée par un petit groupe de grandes entreprises qui sont les locomotives de l’économie, remarque-t-il.
Pourquoi résiste-t-on à l’Open banking ?
Un autre frein à l’investissement dans le numérique serait simplement la taille du marché mauricien. Une technologie plus récente qui peine à percer à Maurice est le Big data et l’Analytique. Ces technologies interdépendantes concernent la collecte et le traitement de grandes quantités de données numériques afin d’en tirer des informations permettant la prise de décisions. PwC s’y est intéressé pour le marché mauricien mais, explique Diya : “avec une population d’environ 1,3 million, il n’y a pas le besoin d’investir dans cette technologie. En Amérique du Nord, ça marche parfaitement, les grandes entreprises peuvent identifier les besoins en analysant les tendances dans les dépenses des consommateurs”. Selon elle, cela se manifeste aussi dans la “fidélisation client” (customer stickiness) qui désigne la capacité d’une entreprise à retenir ses clients sur le long terme. Dans le secteur bancaire parexemple, en Amérique du Nord, les clients peuvent changer de banque en ouvrant un compte à travers un téléphone portable, en quelques minutes, ce qui est impossible à Maurice actuellement. Les clients restent avec la même banque car les barrières pour changer sont trop grandes.
Pour Marc Israel, c’est pour cette raison d’une compétition trop faible que l’Open banking, tel quel le connaît l’Europe n’est pas à l’agenda du secteur bancaire mauricien. L’Open banking est une infrastructure numérique qui offre la possibilité de partager ses données bancaires avec des tiers agréés afin d’accéder à des services financiers innovants et personnalisés.
“Pourquoi résiste t’on à l’Open banking ? Parce que c’est une île, fragile intrinsèquement. Quand on fait de l’Open banking, tout le monde peut venir s’installer (dans le marché). C’est pour la même raison pour laquelle Uber ne s’est jamais installé à Maurice et ne s’installera pas. L’économie est partagée entre quelques-uns et on veut verrouiller le marché”, avance-t-il.

Diya Guttoo est associée du cabinet d’audit et de conseil PwC depuis 2015. Elle a exercé pendant plus de 18 ans en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique du Nord. Elle a notamment travaillé dans le secteur de la fintech.
“La société sera beaucoup plus Technologique dans le futur”.
“Pour avancer, nous devons investir dans les compétences et pousser la jeunesse dans cette direction, celle des STEM (désignant les sciences, technologie, ingénierie et mathématiques). Nous ne le faisons pas suffisamment. Notre meilleure ressource reste notre population. Il y a eu l’hôtellerie, puis les BPO (externalisation des processus – NDRL), entre autres. Il nous faut continuer à investir dans les compétences de manière déterminée et intentionnelle”, déclare Diya Guttoo qui propose de s’inspirer de Singapour qui encourage la formation continue dans les nouvelles technologies.. “Le plus gros problème, est un problème de société. On forme trop de comptables, de juristes, de sociologues… On a besoin de changement, la société sera beaucoup plus technologique dans le futur”, ajoute Marc Israel.
Au-delà du besoin de formation, il souligne aussi que Maurice a aussi un carte à jouer à l’international, avec le succès du secteur BPO comme exemple. Cependant il nous faut trouver notre niche, explique-t- il. “On ne sera jamais un gros centre de recherche et de grosses productions. Par contre, je milite pour développer des solutions locales, avec les IA (intelligences artificielles) génératives, par exemple. C’est un cas de souveraineté nationale. Les géants américains et chinois, ne s’intéresseront pas à l’Afrique comme on le souhaite. Ça ne les intéressera jamais de se focaliser sur ce marché, évidemment ils vont avoir un discours marketing différent mais comment est-ce qu’on s’intéresse, au créole, au wolof ou au swahili ? Veut-on être dominé par des modèles américains et chinois et être noyés ? Il faut reprendre une souveraineté.”
Mais de nouveau, il rappelle la nécessité d’une vision et d’une stratégie : “Aujourd’hui, il n’y pas cette volonté. On a, à Maurice, des data centers qui sont modernes, et il y a de l’argent et des gens qui sont volontaires. Une fois qu’on l’aura fait ici on pourrait le dupliquer ailleurs. On a montré la voie sur plusieurs choses. Dans l’histoire de Maurice, on s’est inspiré de Singapour avec la zone franche ; et il y a eu le sucre ; on a exporté notre savoir-faire en l’Afrique. Cette intelligence, elle est là. On s’est tourné vers le BPO. On a un secteur financier avec une bonne réputation. Ne peut-on pas avoir cette intelligence dans la technologie ? Moi, j’y crois fondamentalement. On a les compétences, on a la volonté, on est peut-être en retard mais il vaut mieux parfois être suiveur que précurseur !”.
Pour Marc Israel et Diya Guttoo, Maurice peut être un vrai “hub” numérique, entre l’Asie et le continent africain par exemple, à condition de s’en donner les moyens : une meilleure gouvernance, le développement d’une vision et d’une stratégie partagées ainsi que l’investissement dans la formation.




















