Jeudi 25 septembre, ce qui avait débuté comme un mouvement pacifique de contestation contre les coupures d’électricité et d’eau, initié par des conseillers municipaux de l’opposition et des acteurs de la société civile, dont le mouvement de jeunes baptisé “Gen Z”, a rapidement dégénéré en violences urbaines à Antananarivo et dans plusieurs quartiers périphériques, avant de s’étendre aux provinces.

Photo (Zo Andrianjafy) : Article de notre correspondant à Madagascar, Liva Rakotondrasata

Dès la matinée, les forces de l’ordre avaient érigé des barrages au rond-point d’Ambohijatovo (Tana), lieu de rassemblement prévu par les manifestants. Le préfet de police et les chefs des forces armées avaient qualifié le mouvement « d’illégal ». Pourtant, malgré l’interdiction, la foule s’est mobilisée en masse, scandant le slogan « Mila Jiro, Mila Rano » (« De l’électricité, de l’eau »). Jusqu’à 11h30, la mobilisation est restée pacifique, avant que des affrontements n’éclatent : jets de pierres d’un côté, grenades lacrymogènes et arrestations de l’autre. Les jeunes du mouvement Génération Z et plusieurs étudiants ont tenté de forcer les barrages, entraînant une extension de la contestation vers Anosy, Anosizato, Ambanidia, Ambohipo, Antaninandro et Ambondrona.

Dans l’après-midi, la situation s’est considérablement aggravée. Des biens appartenant à des parlementaires proches du pouvoir, parmi lesquels Lalatiana Rakotondrazafy, Andry Ratsivahiny et Ranaivo Raholdina, ont été incendiés. Les terminaux du téléphérique dans différents quartiers de la capitale – Anosizato, Anosy, Ankorondrano et Ivandry – ont également été saccagés et brûlés.

Jeudi noir 

Très vite, les violences ont pris une autre tournure, rappelant les événements du « lundi noir » du 26 janvier 2009. Des pillages et des incendies ont éclaté dans plusieurs zones : Tana Water Front à Ambodivona, La City à Ivandry, mais aussi Tanjombato, Tsiadana, Anosibe, Talatamaty et d’autres secteurs. Quelques maisons de particuliers ont aussi été vandalisées. Une vidéo relayée sur les réseaux sociaux a suscité l’indignation : elle montre des pilleurs à Tanjombato agissant sous les yeux des forces de l’ordre, ces dernières n’intervenant pas, alors que le mouvement pacifique du matin avait été sévèrement réprimé.

La violence s’est poursuivie dans la soirée. À Ambohibao-Andranoro, quartier où vivent les parents du président Andry Rajoelina, des témoins ont rapporté des tirs ayant fait plusieurs victimes. Le nombre exact de décès reste cependant incertain. À Antananarivo, des explosions de grenades lacrymogènes résonnaient encore tard dans la nuit, particulièrement à Anosy et Anosizato. Face à ce climat chaotique, le préfet de la capitale, le général Angelo Ravelonarivo, a annoncé à 19h40 l’instauration d’un couvre-feu de 19h à 5h du matin. Dans une déclaration diffusée sur les réseaux sociaux, il a justifié la mesure par la nécessité de protéger la population et ses biens. Par ailleurs, le Tribunal administratif, saisi par les conseillers municipaux, a validé la légalité du mouvement, en contradiction avec l’interdiction initialement émise.

Le Premier ministre Christian Ntsay, entouré des membres du gouvernement et de l’Organe mixte de conception (OMC) national, a confirmé dans la soirée la prolongation du couvre-feu jusqu’à nouvel ordre. Les autorités ont également annoncé la fermeture des établissements scolaires dans les districts environnants – Atsimondrano et Avaradrano – ainsi qu’à Antsirabe, ville natale du président, où des actes similaires de saccages et d’incendies ont eu lieu.

Poursuite des manifestations

Le samedi 27 septembre, les jeunes de la Gen Z et les étudiants se sont donnés rendez-vous au campus d’Ankatso à 11 heures. L’objectif était de rejoindre à nouveau la place d’Ambohijatovo. Mais les forces de l’ordre ont érigé des barrages pour les contraindre à rebrousser chemin. Des grenades lacrymogènes ont été utilisées pour disperser les manifestants. Vers 17 heures, ces derniers ont quitté les lieux et ont appelé à une mobilisation générale le lundi 29 septembre. Des associations étudiantes, comme celle des étudiants de la faculté de lettres et de sciences humaines d’Antananarivo ou de l’Ecole Normale Supérieure d’Ampefiloha, ont déjà répondu favorablement à cet appel.

A noter également que le mouvement s’est propagé dans les autres villes : Antsirabe, Diego Suarez, Toamasina, Tuléar… La mobilisation de la diaspora s’intensifie aussi à l’extérieur. En France, aux États-Unis ou au Canada, des rassemblements ont eu lieu ce samedi pour, a-t-on dit, “exposer la situation de Madagascar aux yeux du monde”. De leur côté, les parlementaires issus de différents groupes ont annoncé ce samedi qu’ils programment la tenue d’une session extraordinaire en lien ” à la situation qui prévaut dans le pays”. D’autres organisations se sont aussi manifestées à l’instar des avocats et juristes réunis au sein de l’association “Manda ho an’ny lalàna sy ny demokrasia” qui ont ont appelé les responsables à “garantir le respect du droit d’expression publique, conformément à la Constitution”.

Sur sa page Facebook, le président Andry Rajoelina (revenu à Antananarivo ce samedi) a fait savoir qu’il a réuni les différents responsables de la sécurité publique pour discuter des mesures à prendre pour rétablir et maintenir l’ordre. Pour leur part, plusieurs représentations diplomatiques à Madagascar, dont les ambassades d’Allemagne, de Corée, des États-Unis, de France, du Japon, du Royaume-Uni, de Suisse ainsi que la Délégation de l’Union européenne, ont publié un communiqué indiquant que la communauté internationale suit de près l’évolution de la situation à Madagascar. Les Nations Unies, exprimant leurs préoccupations face aux violences, pillages et attaques survenus à Madagascar depuis jeudi, ont notamment appelé au respect de l’État de droit. Dans les quartiers, on tente de s’organiser pour faire face aux pilleurs. Les banques et nombre de magasins restent fermés. Selon différentes sources (pas encore de bilan officiel), plus de dix morts et des dizaines de blessés ont été recensés à travers le pays.