En 1994, Isabelle Autissier* fait une escale forcée à Kerguelen après un démâtage lors du BOC Challenge. Avec l’aide des hivernants, elle récupère et réinstalle un mât laissé à Kerguelen par un bateau de plaisance et repart en course. C’est le début d’une histoire d’amour avec ces terres françaises mal connues. Membre du conseil consultatif des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) depuis 1995 et présidente depuis 2021, Isabelle Autissier est une navigatrice reconnue pour ses exploits maritimes, auteure et personnalité engagée pour la protection de l’environnement. Elle est marraine des TAAF pour leurs 70 ans cette année. Interview.

Pourquoi avoir accepté d’être la marraine des 70 ans des TAAF ?

« Cela fait très longtemps que je suis les TAAF, car j’appartiens au conseil consultatif des TAAF depuis 1996, donc cela fait un sacré bout de temps. J’en suis très contente et très fière, car ce sont des territoires malheureusement souvent un peu oubliés de la République, alors qu’ils sont essentiels. Nous avons la charge et la chance de pouvoir les administrer, et les célébrer, par exemple ici, à l’occasion des 70 ans des TAAF, c’est une belle initiative. C’est ma façon à moi de m’immiscer, de participer à la connaissance de ce territoire, et il faudrait que chaque Français en soit fier. »

Quels souvenirs gardez-vous de votre première rencontre avec les TAAF?

« Ma première rencontre avec les TAAF est fortuite, je n’avais pas décidé d’y aller. J’étais en course en solitaire autour du monde, je démâte à l’entrée de l’océan Indien, et Kerguelen est la seule île à peu près sur mon chemin pour espérer réparer et continuer ma route vers Sydney. Même si je connaissais ce territoire intellectuellement et géographiquement, j’ai ressenti un choc incroyable en arrivant avec mon bateau et en découvrant Kerguelen. Avec ses falaises, ses oiseaux, cet environnement… et puis de découvrir cette base où tout le monde a été vraiment génial, les gens ont tout fait pour m’aider. Il y avait à la fois le côté animalier, le côté nature, et en même temps le côté humain, qui a été une grande révélation pour moi. »

Vous êtes membre du conseil consultatif des TAAF depuis près de 30 ans : quelles évolutions des enjeux et des missions des TAAF avez-vous pu constater au cours de toutes ces années ?
« Depuis 30 ans, cela commence à donner du recul. D’abord, il y a eu une évolution du conseil lui-même : nous sommes désormais plus étoffés, ce qui permet d’avoir davantage de membres, plus de points de vue, et de faire remonter des informations à différents niveaux. Cela enrichit la politique de la France vis-à-vis de ces territoires grâce au travail du conseil. Nous avons observé l’instauration d’une première réserve naturelle, puis une réserve généralisée dans les îles Australes, qui va maintenant s’étendre aux îles Éparses. Cette prise de conscience et cette action en faveur de la nature, montrant que nous en sommes responsables, sont absolument exceptionnelles et spécifiques à ces territoires. Tout cela a influencé le législateur et les administrateurs successifs pour en faire un sujet prioritaire, tout en gardant en tête les principales missions dont l’importance de la souveraineté, car il ne faut pas oublier que ce sont des territoires français. Mais aussi le sujet de la recherche scientifique, où la France est la première nation en termes de publications dans le circumpolaire. Nous avons de nombreux chercheurs de haut niveau qui produisent des travaux importants, et il est crucial de continuer à fournir à la recherche française les moyens nécessaires pour travailler dans ces territoires. »

Les marins parlent beaucoup de leur fascination pour les mers du sud. Pourquoi avez-vous été attirée par ces terres australes ?

« Les mers du Sud font rêver car elles font référence au cap Horn, aux grands trois-mâts, aux naufrages multiples et aux histoires humaines incroyables qui s’y sont déroulées. Ce sont des endroits uniques, éloignés dans le sud, où il fait froid, et où les tempêtes reviennent presque tous les trois jours. Ce sont aussi des endroits avec des luminosités singulières, avec des nuages particuliers, donc tout un environnement qui fait que l’on se sent un peu ailleurs par rapport aux mers qu’on fréquente d’habitude comme l’Atlantique ou l’océan Indien. On a vraiment l’impression d’entrer dans un monde à part, évidemment peuplé d’habitants à part qui sont essentiellement les oiseaux, en particulier les albatros, mais aussi les mammifères marins. On est donc dans un endroit différent du reste de la planète, reculé, souvent assez hostile à l’homme, mais aussi propice à des belles histoires et à de belles aventures pour nous les marins. »

Nous fêtons cette année les 70 ans des TAAF, que leur souhaitez-vous pour ces prochaines années ?

« Je pense qu’il faut souhaiter aux TAAF de continuer à assurer et développer leurs missions. On voit bien qu’il y a des champs de travail sur la protection de l’environnement, sur la recherche qui peuvent s’ouvrir devant nous. Il ne faut pas aussi oublier que ces îles isolées peuvent être des endroits où l’on va mettre au point, où l’on va développer des technologies. Je pense à l’énergie, à l’eau, aux transmissions, à tout un tas de choses qui peuvent être développées et bénéficier à d’autres endroits isolés ou en difficulté aujourd’hui sur notre planète. Donc en plus d’être le fer de lance de la protection de l’environnement, on peut aussi être un fer de lance technique et technologique et ça je pense que ça, peut être très intéressant. Ce qui est sûr, même si ce sont des territoires très lointains, c’est qu’il ne faut surtout pas que cela soit des territoires oubliés. Si je devais formuler un souhait pour les 70 ans des TAAF, ce serait qu’un jour, sur les cartes de France apprises par les enfants, figurent également ces territoires. »

(Source : TAAF)

 

*Isabelle Autissier est avant tout connue pour être la première femme à avoir accompli un tour du monde en solitaire à la voile, en compétition, lors de la BOC Challenge en 1991. Cet exploit lui confère une renommée internationale et la place parmi les plus grands navigateurs de son temps. Sa carrière est marquée par plusieurs autres courses prestigieuses, comme le Vendée Globe et la Route du Rhum, où elle a démontré à plusieurs reprises son courage, sa détermination et ses compétences exceptionnelles en navigation.

Outre ses exploits maritimes, Isabelle Autissier est également très engagée dans la protection de l’environnement. Diplômée d’une école d’ingénieurs agronomes, elle utilise sa notoriété pour sensibiliser le public aux enjeux en- vironnementaux. Elle est présidente d’honneur du WWF France depuis 2009, une position à partir de laquelle elle milite activement pour la protection des océans, la lutte contre le changement climatique et la préservation de la biodiversité.