Le 2 mai dernier, l’ONG Eco-Sud réunissait société civile, secteur privé, bailleurs et représentants de l’État (dont trois ministres) pour un atelier dédié à la restauration des coraux mauriciens, gravement menacés par les effets du changement climatique et de l’activité humaine. Alors que les autorités s’étaient engagées à une consultation élargie avant toute décision, le gouvernement a, quelques jours plus tard, annoncé des mesures majeures sans concertation. Le Journal des Archipels donne la parole à Sébastien Sauvage, directeur général d’Eco-Sud, qui alerte sur cette situation qui a de quoi rendre inquiet et confus.
PHOTO (DR) : Sébastien Sauvage, directeur général d’Eco-Sud, demande aux autorités plus de consultations sur les plans nationaux de restauration et de protections des coraux Mauriciens.
Le journal des Archipels : Quels ont été les grands enseignements de cet atelier ?
Sébastien Sauvage : Cet atelier nous a démontré, avant tout, que les acteurs œuvrant dans la restauration corallienne sont désireux de partager leur expérience, leur compréhension des enjeux, ainsi que les informations dont ils disposent. Ils souhaitent tous une meilleure collaboration avec les autorités.
L’atelier a eu lieu le 2 mai 2025. Aux questions soulevées concernant le contenu du policy paper et ses impacts sur le type de techniques que celui-ci pourrait favoriser ou restreindre, les participants ont obtenu de la part des autorités présentes l’assurance que le ministère procéderait à des consultations avant de finaliser le policy paper.
Or, le 16 mai 2025, nous avons appris, via les Highlights of Cabinet Meeting (Extraits du Conseil des ministres, voir ci-dessous), que le ministère de la Pêche avait proposé des mesures (non précisées dans les Highlights) qui n’ont jamais été discutées ni soumises à une consultation nationale, ni même partagées avec les acteurs de la restauration corallienne. Alors que nous sommes toujours dans l’attente du « communiqué public », comme mentionné dans les Highlights of Cabinet Meeting, nous comprenons que le policy paper adopte une position ferme en faveur de la restriction de la technique de reproduction corallienne dite asexuée.
Eco-Sud est profondément préoccupé par le fait qu’une politique nationale, ayant des implications majeures pour l’avenir de la restauration des récifs coralliens, ait été élaborée sans engagement formel des principales parties prenantes — à savoir les acteurs de la société civile, les institutions parapubliques et les partenaires financiers. Une telle approche unilatérale sape les principes d’une élaboration de politiques inclusives et fondées sur des données probantes. Elle risque d’affaiblir notre capacité collective à renforcer la résilience climatique, à protéger les écosystèmes côtiers vitaux et à accéder aux financements internationaux pour le climat. Nous avons donc demandé une réunion urgente avec le Premier ministre.
JDA : Quels sont les enseignements que vous tirez de la replantation de coraux qu’Eco-Sud effectue avec le soutien du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement)?
SS : Depuis 2010, Eco-Sud s’engage activement dans la restauration corallienne, en collaboration étroite avec les communautés côtières. Cet engagement s’est considérablement renforcé à partir de 2020 grâce au soutien du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et du Fonds d’adaptation, en partenariat avec le Centre de recherche d’Albion (AFRC) et l’Institut océanographique de Maurice (MOI), sous la coordination du ministère de l’Économie bleue et des ressources marines de l’époque. Malgré les nombreux défis rencontrés, nous avons constamment innové pour favoriser une réelle appropriation de la restauration marine par les communautés locales.Ces dernières années, plusieurs événements ont mis en évidence la vulnérabilité accrue des récifs coralliens (NDLR – Voir encadré ci-dessous).
Les enseignements tirés du programme national de restauration, conduit par le ministère de la Pêche avec l’appui du PNUD, du Fonds d’adaptation, de l’AFRC et du MOI, sont essentiels pour l’avenir de la restauration des récifs coralliens à Maurice. Dans la région de Vieux-Grand-Port / Pointe d’Esny / Blue-Bay, nos observations ont révélé que certaines espèces coralliennes montrent une plus grande tolérance thermique, et que certains sites présentent des caractéristiques propices à jouer un rôle de refuge climatique lors de pics de température.
“La restauration corallienne ne suffira pas, à elle seule, à sauvegarder les récifs.”
La restauration corallienne doit s’appuyer sur des données océanographiques robustes issues de campagnes de relevés (oceanic surveys) et sur des modélisations scientifiques telles que les Habitat Suitability Models*. Par ailleurs, le croisement de ces données avec des analyses génétiques nous permettra d’identifier plus précisément les facteurs permettant à certaines espèces de mieux résister aux effets combinés de la température et de la luminosité.
La participation communautaire constitue un pilier central de notre approche. Elle permet non seulement une meilleure mise en œuvre des projets de restauration, mais aussi un impact positif tangible sur les personnes issues de milieux vulnérables. Il est indispensable que les enjeux et stratégies du projet soient partagés avec ces participants, afin de nourrir une prise de conscience accrue de la fragilité des écosystèmes coralliens et de l’urgence d’agir pour leur préservation.
Enfin, nous sommes conscients que la restauration corallienne, bien qu’essentielle, ne suffira pas à elle seule à sauvegarder les récifs. Il est impératif d’agir simultanément sur la réduction des pressions et des menaces qui pèsent sur le milieu marin.
Une approche efficace nécessite l’inclusion active des parties prenantes locales dans le processus de planification de l’espace maritime (Marine Spatial Planning – MSP), afin d’assurer que les mesures adoptées reflètent les réalités et les besoins des communautés côtières, garantissant ainsi une gestion durable et inclusive des ressources marines
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* Les Habitat Suitability Models (modèles de prédiction de l’habitabilité des milieux) permettent d’identifier les zones les plus propices à la survie et à la croissance des coraux, en fonction de critères environnementaux (température, salinité, profondeur, luminosité, etc.).
Extrait de la Décision du Conseil des ministres du 16 mai 2025 du 16 Mai 2025 (Traduction)
« Le Conseil des ministres a pris note des mesures qui seront mises en œuvre par le ministère de l’Agro-industrie, de la Sécurité alimentaire, de l’Économie bleue et de la Pêche en vue de préserver les récifs coralliens existants, et de restaurer et réhabiliter les récifs autour de l’île, gravement dégradés en raison d’épisodes de blanchissement massif. Un communiqué public sera publié afin d’informer l’ensemble des parties prenantes des mesures envisagées. »
Janvier 2024 : Le Cylcone Belal a causé la mort de 63% des coraux en pépinière
Dans cette interview Sébastien Sauvage a fait état des différents aléas climatiques qui ont grandement affecté les coraux à Maurice, le cyclone Belal et une montée de la température de l’eau du lagon : “En janvier 2024, le cyclone Belal a provoqué un afflux exceptionnel d’eau douce dans le lagon de Grand Port, entraînant une chute brutale de la salinité. Cette perturbation a causé la mort de plus de 63 % des coraux cultivés en pépinière — soit environ 21 500 fragments. Des pertes similaires ont été observées à Trou-Capitaine et Trou-Mootoo, à proximité de l’Île-aux-Aigrettes.” Il ajoute: “En février 2025, Eco-Sud a publiquement alerté sur un épisode généralisé de blanchiment des coraux autour de l’île Maurice. Cette crise locale s’inscrit dans une dynamique mondiale : le 23 avril 2025, l’Initiative internationale pour les récifs coralliens (ICRI) a rapporté que 84 % des récifs de la planète avaient été affectés par l’épisode de blanchiment corallien le plus grave jamais enregistré à l’échelle mondiale.”




















